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La psychanalyse peut-elle disparaître ?

Dernière mise à jour : 1 oct. 2023


Photo d'une mer avec des rochers

Depuis quelques années, la psychanalyse est fortement remise en cause. Il semble important de réfléchir à son utilité aujourd'hui et de nous demander de quelle façon la psychanalyse peut elle-même se remettre en cause et évoluer afin de ne pas disparaître.

Michel Foucault employa le terme de biopolitique dès 1974, dans une conférence sur le thème du contrôle capitaliste du corps. La biopolitique était pour lui une prise de pouvoir sur le corps et sur l'homme. A travers la médecine et la santé mentale, l’Etat peut gérer, surveiller et contrôler la population. La gestion de la santé, de l'hygiène, de l'alimentation, de la sexualité et de la natalité sont désormais des enjeux économiques et politiques. Boire, manger ou faire l'amour deviennent des conduites à risque, à surveiller par la puissance publique.

Mais Michel Foucault critiquait également la psychanalyse. Pour lui, la pratique freudienne s'inscrivait dans la lignée de l'émergence des discours sur la sexualité et devenait l'élément d'un dispositif de pouvoir/savoir autour de celle-ci. Elle n'échappait pas, comme dispositif, à cette normalisation des conduites et pouvait devenir l'une des techniques tendant à contrôler les conduites individuelles.

A l'heure où l'on parle désormais de « santé mentale », cette critique de Foucault intéresse la pratique analytique. Comment la psychanalyse peut interroger la normalisation des discours qui entraîne celle des conduites ?

Freud avait déjà relevé dans Psychologie des foules et analyse du moi que psychologie sociale et psychologie individuelle ne pouvaient être séparées. Et en effet, la psychanalyse ne peut se penser hors du social et des normes qui le constituent. Il n'y a pas de sujet sans autre et il n'y a pas de sujet sans norme. Le sujet apparaît à la faveur des mutations des normes.

Christopher Lane a montré dans Comment la psychiatrie et l'industrie pharmaceutique ont médicalisé nos émotions que l'on peut faire d'une souffrance psychique une maladie. Il donne comme exemple la timidité, qui est devenue une « phobie sociale » et donc une maladie, diagnostiquée, et traitée. C'est quand on pense qu'une norme est une question de normalité que l'on voit arriver une pathologisation des comportements, et donc des discriminations.

Alors, si le discours analytique se laisse infiltrer par le discours psychologisant ou le discours psychiatrique, il devient l'un des éléments du dispositif de normalisation des conduites individuelles. Une position politique de la pratique analytique serait de produire un discours qui ne se transforme pas en dispositif normalisant.

Il revient alors au psychanalyste de dénaturaliser ce qui dans le discours et la parole du patient l'assigne à obéir à cette normalisation afin qu'il puisse se décaler du pouvoir contraignant et assujettissant de la norme.

La psychanalyse doit continuer à savoir qu'elle ne sait pas et les psychanalystes refuser ce rôle d'expert sur la place publique qu'il s'octroient parfois. La psychanalyse ne doit pas se laisser enfermer dans une logique de pouvoir, avec toute la cruauté que cela engendre. La mise en place d'un savoir a des effets politiques que les psychanalystes se devraient d'interroger.

La théorie psychanalytique n'est jamais achevée puisqu'elle se nourrit de la pratique clinique et que la clinique dépend du politique. Il est donc nécessaire de réinterpréter les textes à l'aune des évolutions sociétales. En outre, le texte analytique n'est que la prolongation de l'expérience clinique de l'analyste. Ceci signifie qu'elle est profondément subjective et qu'il est important de le reconnaître. C'est aussi refuser que la théorie ne se dogmatise, ne se rigidifie, et pointer que le texte peut avoir des points aveugles non analysés.

Il n'y a pas de vérité propre du texte. L'idée qu'il n'y ait qu'un seul sens du texte est très peu analytique. La question est celle du sujet du savoir, d'où est émis le savoir. Si l'analyste ne s'interroge pas sur la position de son écoute, il reste pris dans des discours qui rendent impossibles l'écoute de quelque chose qui ne serait pas déterminé par ces rapports sociaux de pouvoir.

Pour cela, l'analyste doit lui-même se livrer à un exercice critique de son rapport au savoir. L'acte analytique ne peut pas ne pas mettre en jeu sa propre place politique. L'analyste ne devrait être dupe ni du discours qu'il tient, ni du discours qui le tient, et effectuer un travail d'analyse transférentielle vis-à-vis de son propre savoir. Si le discours du maître est de prendre une position de savoir qu'il impose, le discours de l'analyste est d'être mis dans une position de pouvoir qu'il n'exerce pas. L'exercice analytique procède de ce non-exercice de pouvoir.

Le psychanalyste doit donc réinventer la psychanalyse à chaque séance en fonction de la singularité de chaque analysant et se laisser « désapprendre », en quelque sorte, du savoir acquis précédemment. Comme le disait Jacques Lacan :

« Tel que maintenant j’en arrive à le penser, la psychanalyse est intransmissible. C’est bien ennuyeux que chaque psychanalyste soit forcé - puisqu’il faut bien qu’il y soit forcé - de réinventer la psychanalyse.1 »

C'est sans doute par l'invention de son rapport aux normes et d'un style échappant à toute normalisation que la psychanalyse peut aussi trouver les voies de sa transmission, transmission qui ne peut donc relever du seul discours universitaire.

Les institutions analytiques devraient également s'interroger sur leur rapport au pouvoir. René Major déplore que la psychanalyse n'ait pas « encore su inventer dans son organisation sociale un rapport à l'autre qui soit cohérent avec ce qu'elle promeut dans sa pratique2 ».

Les institutions analytiques reproduisent les institutions classiques avec leurs jeux de hiérarchie et de pouvoir et restent enferrées dans des théories dogmatiques, voire se réfèrent à la pensée du maître de l'institution en question, même les institutions lacaniennes paradoxalement, alors que ledit maître Lacan avait lui-même dénoncé les méfaits du discours du maître.

La psychanalyse est politique car l'inconscient s'inscrit dans la polis, dans la cité, dans un moment sociétal particulier, la réalité extérieure ne s'efface pas à la porte du cabinet de l'analyste. Ce qui est justement montré dans la série « En thérapie » diffusée sur Arte.

Lacan disait « l'inconscient, c'est la politique ». En effet, l'inconscient dépend de la politique car il n'y a pas de définition fixe de l'inconscient. Ce sont les phénomènes du monde qui définissent l'inconscient.

L'enjeu clinique est donc de repérer les formatages discursifs et normatifs de l'analysant mais également de l'analyste. S'interroger sur la reprise de normes sociétales dans mon écoute convoque mon éthique d'analyste. Le problème des normes c'est qu'elles sont très souvent naturalisées alors que ce sont des constructions à chaque fois sociales.

Les discours tendant à naturaliser une norme, l'enjeu serait de dénaturaliser ce qui peut paraître évident. Une approche naturaliste ou essentialiste complique l'approche analytique. En effet, qu'est ce qui est normal ? Aimer son enfant par exemple ? Et si tel n'est pas le cas, est-ce pathologique ? Il appartient au psychanalyste de remettre en cause ces évidences. Plus on psychologise et plus on dépolitise.

L'analyste doit tenter de faire entendre, à l'intérieur d'un discours pris dans une époque, la singularité d'une parole. Il peut ainsi faire entendre à l'analysant ce discours qui le normalise afin de dénaturaliser ces catégories et lui permettre une transformation et une invention de soi.

Si la psychanalyse cesse d'être critique envers elle-même, elle se présente comme une théorie qui vaut en tous temps et tous lieux et n'est pas à repenser, elle se transforme en dogme.

Il revient ainsi à l'analyste de n'être dupe ni du discours qu'il tient, ni du discours qu'il se tient. La pratique même de la psychanalyse devrait éviter les pièges d'un savoir pris dans ses certitudes. Une psychanalyse foucaldienne déconstruit les effets de savoir que mettent en place des dispositifs de pouvoir. Jean Allouch l'écrivait déjà en 1998 « La psychanalyse sera foucaldienne ou ne sera plus3 ».

1 Jacques Lacan, « 9e Congrès de l’École Freudienne de Paris sur la "transmission" », Lettres de l’EFP, n° 25, vol. II, 1979, p. 219

2 René Major. « Le goût du pouvoir ». TRANS - Revue de littérature générale et comparée, Centre d'Etudes et des Recherches Comparatistes de l'Université Sorbonne nouvelle – Paris3, 1993, n°3, p. 117.

3 Jean Allouch. Psychanalyse, une érotologie de passage, Paris, E.P.E.L., 1998, p. 179

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